Faut-il jeter l’humanité à la poubelle ?

Le transhumanisme est à la mode. En ces temps de pessimisme général et de crispations, voire de catastrophisme, c’est un espoir qui semble bienvenu : la technologie pourrait améliorer notre corps, notre intelligence, notre planète, bref, le destin de la vie sur Terre. Grâce aux « NBIC » (les nouvelles technologies nanoscopiques (N), liées à la biologie (B), à l’intelligence artificielle (I) et aux sciences cognitives (C)), on pourrait accroître nos capacités mentales, vivre éternellement, ne plus souffrir, supprimer les handicaps, la pauvreté et même le genre — la reproduction assistée rendant inutile la différence masculin / féminin. Bref, en rapprochant la condition humaine d’une forme de perfection jusque-là utopique, le transhumanisme prévoit l’accomplissement ultime de l’être humain dans un monde où l’on vivrait parfaitement heureux pour l’éternité. En ces temps sombres, c’est une perspective appréciable, aussi improbable soit-elle.
Seulement ce rêve est fondé sur deux erreurs. La première consiste à croire qu’en augmentant quantitativement nos capacités, nous augmenterons qualitativement leur usage. Descartes remarquait ainsi que nos erreurs et nos vices venaient moins de la limite de notre intelligence que d’une disproportion entre cette limitation et l’infinitude de notre volonté. Aussi puissante soit-elle, notre intelligence ne sera jamais infinie, mais seulement potentiellement plus nuisible, puisque mise au service de buts qui la dépassent. Et non seulement l’accroissement de la force n’implique aucunement qu’on en fasse meilleur usage, mais au contraire, c’est plutôt l’expérience de notre faiblesse, de nos limites, de nos tares, qui incite à la prudence, au partage, au pardon, bref : à la possibilité d’une vie heureuse. Il faudrait moins dépasser l’humanisme qu’y revenir humblement.
La deuxième erreur, moins évidente mais qui permet de comprendre la première, consiste dans le renversement subreptice d’un présupposé réductionniste. En effet, si le transhumanisme prétend changer la vie en modifiant matériellement le corps et les intérêts de l’être humain, c’est qu’il le présuppose réductible à ses intérêts, à son corps et finalement à la matière où la technologie intervient. On retrouve ici la position matérialiste, qui fait naître le « supérieur » (les idées, l’amour, la morale) de « l’inférieur » (de la matière, du corps, des intérêts), dont l’opposition à l’idéalisme (pour qui c’est l’inverse) traverse toute l’histoire de la philosophie. Or cette réduction de l’esprit à la matière, pour résumer, est contradictoire, car elle part toujours de l’expérience de l’esprit, pour ensuite la « reconnaître » dans la matière. Aussi la neurobiologie qui identifie l’activation d’une aire cérébrale lorsqu’un sujet a telle pensée ou telle émotion, dit-elle : « telle partie du cerveau produit telle idée ». Mais c’est mettre les choses à l’envers : c’est l’idée qui a activé l’aire, et pas l’inverse. On sait que grâce à sa plasticité, un cerveau endommagé peut confier à une autre région telle ou telle fonction qui était auparavant prise en charge par la partie détériorée. Bref, c’est la fonction qui crée l’organe, et non pas l’inverse. Vouloir trouver les idées DANS le cerveau, c’est exactement comme tenter de trouver les lois mathématiques dans une calculatrice, en l’ouvrant et en étudiant ses circuits imprimés. Les circuits imprimés répondent aux lois mathématiques, produisent des opérations qui correspondent aux lois en fonction desquelles on les a conçus, mais à l’origine, dans la production technique, et à la fin, dans la lecture du résultat sur l’écran, c’est l’intelligence humaine qui produit ou interprète « l’intelligence artificielle ».
Ainsi l’espoir transhumanisme n’est qu’un ultra-pessimisme inversé, puisque son amélioration de l’être humain n’est que l’envers d’une critique profonde de l’humanité comme fondamentalement insuffisante, insuffisante à vivre heureuse, à s’accomplir, mais surtout, en ces temps pré-apocalyptiques, à se survivre à elle-même. Il faudrait jeter l’humanité à la poubelle, pour la remplacer par une humanité fondamentalement différente — et non pas seulement meilleure : qui communique mieux, mémorise mieux, calcule mieux, puisque dans ce cas elle ferait juste la même chose en mieux — qui la mène au gouffre : guerres, inégalités économiques, destruction de la planète, etc.
Quand, dans la même optique futuriste, certains parient sur la transférabilité de nos pensées à un ordinateur — on serait immortalisé par une machine qui « continuerait » nos pensées — les transhumanistes bouclent la boucle : la pensée est réductible à la matière, puisque me voilà soudain fait d’électrons, de câbles et de silicium.
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Illustration : Stephen Bowler (Wakefield).
Guillaume von der WeidFaut-il jeter l’humanité à la poubelle ?

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