Faut-il faire la guerre au plaisir ?

Faut-il faire la guerre au plaisir ? Question absurde, à laquelle il faut répondre deux fois non : il ne faut pas faire la guerre, et surtout pas au plaisir. Car la guerre est mauvaise et le plaisir est bon. Certes, l’une n’est pas toujours mauvaise — il y a des guerres justes — tandis que l’autre n’est pas toujours bon — il y a des plaisirs nocifs —, mais les guerres ne sont justes que quand elles veulent rétablir la paix et les plaisirs nocifs qu’en tant qu’ils finissent par faire souffrir. Pourquoi donc faire le mal à ce qui nous fait du bien ? Pourquoi interdire les drogues, la prostitution, les jeux d’argent, les conduites à risque, si ces activités ne font de mal à personne, sauf peut-être à leur auteur ? De même, pourquoi condamnait-on jadis la masturbation, la sodomie, la gourmandise, la paresse, et tous ces “vices” parfaitement inoffensifs ?

Mais cette question de principe peut sembler frivole à côté des conséquences concrètes de la prohibition : autrefois la persécution (des enfants pas encore assez sournois, des homosexuels téméraires, des mangeurs du vendredi, etc), aujourd’hui les centaines de milliers de morts de la lutte antidrogue, pour prendre le cas le plus désastreux de prohibition. Car non seulement la prohibition légale ne dissuade pas des gens qu’un danger vital n’a pas découragés, mais elle fait le contraire de ce qu’elle vise en transformant des commerces douteux en mafias richissimes. La répression est ainsi condamnée à l’échec, entre les deux fronts de ses amis qu’elle désavoue (une population qui consommera de toute façon) et de ses ennemis qu’elle entretient (une mafia qui s’enrichit de la prohibition même). Or la guerre qui en résulte est beaucoup plus nuisible que la simple consommation de drogue, même selon les projections les plus alarmantes. Au Mexique, la lutte contre les cartels a fait 80 000 morts en 2014. C’est quarante fois plus que ce qu’on peut escompter d’une consommation raisonnée, avec des produits contrôlés. Sans même parler du manque à gagner fiscal de produits vendus au marché noir, et de tous ces maux sociaux dont les fonds publics sont détournés par une politique anti-drogue ruineuse (15 millards $/an aux États-unis), et dont le traitement réduirait sans doute la propension à consommer.

Pourquoi, dès lors, une si mauvaise décision ? C’est que la guerre au plaisir se fonde sur deux principes mal interprétés. Le premier, le paternalisme, veut faire le bien de l’individu malgré lui, comme on oblige un enfant à faire ses devoirs alors qu’il veut jouer. On interdira ainsi l’usage de l’héroïne à un héroïnomane pour son propre bien. Le deuxième est le principe utilitariste qui ne juge pas de la qualité du bien d’un individu (épanouissement contre drogue, vie sentimentale contre services sexuels, économie contre dilapidation au casino, consignes de sécurité contre aventure), mais qui veut maximiser l’utilité collective et donc, par exemple, ne pas perdre les 100 000 euros que la société a investis (scolarité, soins médicaux, etc.) sur tel skieur hors-piste, ou encore les 50% de productivité d’un employé qui a fumé un joint avant de venir au travail. C’est en poursuivant cette utilité que la Chine mena (et perdit) les « guerres de l’opium » contre la Grande-Bretagne qui, revendant la drogue qu’elle avait acheté en Inde, faisait tomber une partie croissante de la population chinoise dans un état de léthargie dommageable au pays.

Or ces deux principes, en eux-mêmes défendables, sont caricaturés au travers de conséquences supposées, qui n’ont en réalité rien à voir avec eux, l’objectivation de la femme dans la prostitution par exemple (principe paternaliste qui veut défendre les femmes malgré elles) ou le risque d’extension de la consommation des drogues « dures » en cas de légalisation (principe utilitariste qui veut préserver la santé de sa population). La prostitution engraisserait les proxénètes et la drogue se propagerait irrésistiblement dans un pays. Sauf que ces deux conséquences ne découlent qu’en apparence de la légalisation : la mafia qui fait commerce d’êtres humains (dans la prostitution mais aussi le travail forcé) est indépendante de la question de la prostitution. De même, les hordes de junkies tiennent moins à une législation permissive qu’à des tragédies familiales, des conditions sociales défavorables, l’absence d’une politique de prévention adéquate — qu’on assure par ailleurs vis-à-vis de l’alcool ou du tabac. On excipe ainsi des calamités connexes à l’enjeu principal, mais d’une nature différente, pour discréditer le principe de la légalisation, alors même qu’il permettrait en grande partie de les traiter.

La légalisation consiste donc moins à promouvoir des comportements problématiques, qu’à adapter des mesures politiques à une réalité psychologique (la recherche du plaisir) et sociale (la recherche de l’utilité collective), au lieu de condamner en bloc des pratiques, créant à la fois des comportements déviants et des activités criminelles. Faire la guerre au plaisir, c’est donc un conflit sans fin et corrupteur, bref : c’est la défaite et la souffrance.

Guillaume von der WeidFaut-il faire la guerre au plaisir ?

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