Peut-on sauver le monde ?

Un individu peut-il sauver le monde ? Corine Pelluchon nous propose, dans le Libération du 12 octobre 2015, de changer nos attitudes pour « protéger la biosphère ». C’est sage. On pourrait penser qu’effectivement, c’est d’en bas que devrait venir le changement, d’une société civile soucieuse de la nature éternelle, et non d’un gouvernement attaché aux puissances temporelles, de personnes proches des animaux, et non de l’industrie qui en fait commerce, bref de moi qui vit et qui aime, et non de l’État qui fait ce qui doit être fait afin que je sois assez tranquille pour me soucier de la nature. Mais la proposition résonne fort comme un projet ingénu de réforme de soi, de pénitence, voire de rachat des péchés. En renvoyant l’individu à ses habitudes de vie, Corine Pelluchon ne prolonge-t-elle pas l’illusion individualiste qu’elle dénonce elle-même ? Ne retombons-nous pas dans une nouvelle utopie écologiste, celle des fameux « pipi-dans-la-douche » et « triage-du-pot-de-yaourt » par lesquels nos sociétés de la puissance à tout prix pensent se dédouaner du destin de la planète, elles qui en brûlent 1,5 par an, qu’on pipisse ou tritrisse tout ce qu’on veut ?
Corine Pelluchon fait très justement appel aux fondements de la « culture occidentale » — correspondant à la lignée qui va d’Adam à Descartes, en passant par Platon et Jésus —, pour expliquer notre tendance irrépressible à consommer individuellement tout ce qui est en notre pouvoir, et même au-delà si l’on considère le montant de la dette occidentale. Elle a raison. Mais c’est précisément parce que notre comportement appartient à une trajectoire culturelle qu’une hypothétique « transformation de soi » est illusoire. C’est sans doute l’avancée majeure de la sociologie que d’avoir fait émerger la société comme acteur à part entière de l’histoire humaine, et qui pouvait influencer, ne serait-ce que statistiquement, les comportements individuels, même les plus apparemment singuliers (pensons à l’étude sur le suicide de Durkheim). L’expérience de Stanley Milgram, sujet d’un film qui sort dans quelques jours (The Experimenter, de Micheal Almereyda), a ainsi prouvé qu’en temps de paix, dans une nation civilisée, des personnes « normales » pouvaient en exécuter d’autres, sans bonne raison, ni menace réelle. Nous allons exécuter la vie humaine sur Terre, sans bonne raison, ni menace réelle, ou plutôt : malgré la menace imminente du cataclysme et du chaos. Pour conserver notre normalité, à savoir ce niveau de vie qui nous permet de nous soucier de la nature. Et si l’on se fie à Elizabeth Kolbert, une journaliste du New Yorker célèbre pour sa rigueur, cela vient d’encore plus loin, et est donc encore plus inéluctable : « Il n’est pas très important que les gens fassent ou ne fassent pas attention. Ce qui compte, c’est que l’humanité change le monde. Ce pouvoir est largement antérieur à l’ère moderne, il est probablement consubstantiel aux caractéristiques qui ont fait de nous des êtes humains, dès l’origine : notre insatisfaction, notre créativité, notre disposition à coopérer pour résoudre des problème et mener à bien des tâches complexes. Dès que l’homme a commencé à utiliser des signes et des symboles pour représenter le monde physique, il en a dépassé les limites » (La sixième extinction, Comment l’homme a détruit la vie, Vuibert, 2015).
Cela ne signifie pas, bien entendu, que faire pipi dans la douche et trier ses déchets, voire devenir végétarien et non violent soit inutile : c’est une obligation, un devoir, un exploit individuels, selon la situation. Mais cela ne règlera en rien l’aspiration du milliard de Chinois d’avoir de la viande à tous les repas, de l’espoir du milliard d’Indiens de posséder deux voitures, ou de l’exigence de chaque Occidental de conserver sa viande, ses voitures, et toutes les choses qu’il fait produire à l’étranger pour conserver une nature dont il puisse se soucier.
Alors quoi ? Nous sommes face à trois possibilités : la première, désirable mais peu réaliste, est de renoncer collectivement à ce mode de vie, qui ne fait que refléter, Corine Pelluchon a raison de le souligner, un rapport au monde instrumental, individualiste — et donc faussé par des catégories mentales qui « oublient » la puissance du collectif, le poids du passé, la réalité des relations desquelles émergent fragilement tous les instruments et tous les individus. Peu réaliste parce que, comme le montre le fameux « effet cliquet » qu’ont si savamment calculé les économistes, l’être humain ne sait pas renoncer aux avantages acquis. Quelqu’un qui perd son travail par exemple, préfèrera s’endetter que de renoncer à son niveau de vie. Où l’on retrouve la dette monumentale qui pèse sur nos têtes. Deuxième possibilité : une catastrophe majeure bouleverse notre rapport au monde, à la manière du traumatisme de la Deuxième guerre mondiale qui a donné lieu à la création de l’Europe indépendamment de nos intérêts à court terme (traumatisme mémoriel qui s’éloigne (mal)heureusement de nous) : conflit nucléaire généralisé, décimation venant de manipulations génétiques imprudentes, montée significative des eaux poussant des millions de côtiers à des migrations chaotiques, épuisement de l’eau potable, guerres pour l’accès aux ressources, etc. Soit, troisième possibilité : un désastre si massif qu’il conduit à l’extinction de l’espèce humaine. Bonjour les dinosaures.
Prôner la « transformation de soi » pour résoudre le problème, c’est espérer dans la première solution, en rendant inéluctable les deux autres.

Guillaume von der WeidPeut-on sauver le monde ?

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