Peut-on bien mourir ?

Le procès du Dr Bonnemaison fait resurgir la douloureuse question de l’euthanasie. Enfin, douloureuse, surtout pour celles et ceux qui meurent. Car euthanasie veut dire, littéralement, bonne (eu) mort (thanatos) en grec. Bonne mort contre mauvaise vie, ou mauvaise fin de vie de souffrances, d’étouffements, de honte d’un corps avili. Pourquoi l’euthanasie est-elle plus douloureuse pour les vivants que pour les malades ? À cause de deux questions mal posées, l’une de forme, l’autre de fond. Question de fond d’abord : on tend à opposer deux visions du bien, l’une fondée sur un bien substantiel (le bien naturel, biblique, de l’opinion commune), l’autre sur le consentement individuel (juridiquement formalisé par la forme du contrat). Ainsi, l’homosexualité serait mauvaise pour l’une (contraire à la « nature », à la « bible » et à l’ « opinion commune »), tandis qu’elle serait parfaitement neutre pour l’autre (le consentement permettant absolument n’importe quoi, tant qu’il préserve le droit de tous les autres à faire pareil). Or, bien évidemment, il n’y a pas plus de « nature » que de « bible » ou d’ « opinion commune » : chacune est le fruit d’un choix collectif, et donc d’une forme de consentement dégradé par la tradition, la mauvaise foi, l’oubli de ses origines. Chacun définit la nature comme il l’entend (Hobbes pensait ainsi qu’elle était essentiellement guerrière, Locke essentiellement pacifique), chacun lit le livre qu’il veut (biblios signifie livre), et quant à l’opinion commune, sa généralité ne dit rien sur sa justesse. Ainsi, les malades qui veulent mourir, pas plus que les homosexuels qui veulent se marier ou adopter, ne nuisent aux autres, et leur interdire de faire ce qu’ils veulent est une violence inacceptable.

Punir un médecin qui, dans des conditions acceptables (consentement « éclairé » du malade, collégialité, consultation de la famille), a fait ce que voulait un patient en fin de vie, est illégitime. Le problème n’est donc pas moral, mais légal, quand la loi interdit ce qui est moral, ou du moins neutre moralement : que chaque individu fasse ce qu’il veut tant que cela ne nuit pas aux autres. Il faut donc changer la loi.

On tombe alors sur une deuxième question mal posée, non plus dans le cadre de la différence entre le légitime (ce qui est bien moralement), et le légal (ce qui est permis ou interdit par les textes de loi), mais entre le légal et le fait (ce que les gens font effectivement). Les opposants à l’euthanasie, délaissant parfois la question des principes, affirment parfois que, même si l’euthanasie était souhaitable en principe, sa légalisation conduirait à des abus en fait, en poussant les gens à s’euthanasier. Vu le déficit de la sécurité sociale, l’allongement de la durée de la vie, l’instrumentification médicale de l’agonie, une pression toujours plus grande s’exercerait sur les malades et les vieillards pour qu’ils consentent malgré eux à une fin rapide, se sentant soudain coupables de vivre. Mais cet argument de la « pente glissante » ne tient pas : sans même parler du désaveu des faits, là où l’euthanasie a été légalisée (euthanasie active en Belgique, Hollande, Luxembourg, passive en Oregon, Allemagne, Espagne…), on n’a jamais vu quelqu’un renoncer à la vie parce que ça arrangeait les autres. Et si l’on voulait vraiment protéger les anciens de tout désir macabre, il faudrait également interdire la vente en viager ou l’héritage. C’est en réalité la douleur des vivants qui s’exprime au travers de cet argument, ou plutôt : le sentiment de culpabilité de tous les bien-portants à l’égard des grandes souffrances, renforcée peut-être par le désir que tout cela finisse. Pour circonscrire cette douleur, cette culpabilité, voire bloquer toute tentation d’agir, l’interdiction absolue de l’euthanasie n’est pas de trop. Ou comment créer des milliers d’agonies interminables…

Guillaume von der WeidPeut-on bien mourir ?

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