Le martyre donne-t-il un sens à la vie ?

Au lendemain du 11 septembre 2001, certains affirmèrent que la raison d’agir des terroristes devait être considérée, sinon respectée, puisqu’ils avaient sacrifié leur vie pour elle. Que mourir pour une cause témoignait, peu ou prou, en faveur de cette cause.
Si l’affirmation paraît scandaleuse, tant le terrorisme est odieux, elle pose le problème du sens de la vie, sens qui poussent les uns à la sacrifier, et les autres à le perdre en survivant. Car la stupeur qu’on a tous éprouvée face au carnage du vendredi 13 novembre, c’est aussi l’anéantissement de notre quotidien face à la brutalité impitoyable de la haine, l’impossibilité de continuer nos vies comme si de rien n’était, bref : la résistance de « notre » sens face au sens suicidaire et dévastateur du terrorisme.
Mais tout d’abord, comment se tuer peut-il donner un sens à la vie ? À ce problème, deux réponses sont possibles : soit on dénie aux kamikazes une quelconque capacité à se rapporter au bien ou au vrai — ils sont fous, manipulés ou stupides —, soit on accepte que les raisons subjectives qu’un individu a de se tuer peut avoir des fondements objectifs, même partiels, même déformés.
Or ces raisons d’agir sont presque toujours formulées comme la défense d’une foi, d’un territoire, d’une population, c’est-à-dire d’une communauté. Le sens que le martyre donne à la vie est donc celui, massif, d’une communauté plus ou moins idéalisée qui, en retour, célèbre l’individu se sacrifiant pour elle. La religion n’est alors qu’un étendard mobilisateur, dont la consubstantialité à la communauté où elle prend racine est, selon Durkheim, l’essence même de la religion (dont une des étymologies lui attribue la fonction précisément de re-lier les individus, re-ligare).
Le sens de la vie serait donc celui de la communauté ; le terrorisme serait ainsi une forme de « Raison d’État » embryonnaire, incapable des dignités diplomatiques des États constitués, mais pareillement détachée des exigences morales internes à la vie sociale, puisque visant le salut même de cette communauté. C’est ce qu’on voit avec les terroristes suicidaires des Tigres Tamouls, le Hamas, le PKK, etc, qui tous, défendent une communauté. Et de fait, ce que nous appelons pour nous-même le sens des choses, ou de notre vie, est quelque chose d’éminemment collectif, parce qu’il procède d’une culture commune et d’une éducation familiale, d’une hiérarchie et d’une reconnaissance sociales. Ainsi nos sociétés sont structurées autour de grandes valeurs comme les Droits de l’homme, la culture, les études, la richesse, la célébrité, c’est-à-dire de toutes ces choses que tout le monde veut obtenir pour se sentir valorisé et justifié d’être ce qu’il est. La différence entre « notre » sens et le « leur », c’est sa direction : le nôtre est interne à notre société et se différencie hiérarchiquement vers autant de sommets qu’il y a de « champs sociaux » pour utiliser une expression de Bourdieu, tandis que le sens des terroristes est dirigé vers une autre communauté, perçue comme ennemie. Et nous pourrions très bien extravertir notre sens vers une communauté ennemie, à la faveur d’une guerre par exemple.
La question pour nous est de savoir comment préserver le sens de nos vies face au terrorisme de masse, face à cette mort absurde, haineuse, qui renvoie nos préoccupations à des choses sans importance, à des choses qui n’existent qu’autant qu’on nous épargne, bref à une survie insignifiante ? Comment continuer à publier des articles, boire des verres en terrasse, aller au spectacle, quand un danger de mort imminent nous enveloppe, quand les images de tous ces morts qui auraient pu être nous, nous assiège ? Leur sens semble devoir l’emporter sur le nôtre, comme le pot de fer sur le pot de terre. Leur sens verrouillé par l’absolu d’une détestation collective contre le nôtre, morcelé dans les veinules d’une société complexe faite d’ambitions et de cadastres, d’amours et de controverses. C’est le calcul même du terrorisme : faire rétrograder une société différenciée fondée sur la confiance à une communauté mécanique, secouée par la peur.

« Le secret de l’immortalité du bien, c’est son impuissance » dit Vassili Grossman. C’est aussi ce qui le fera triompher si nous savons le préserver.

Guillaume von der WeidLe martyre donne-t-il un sens à la vie ?

One Comment on ““Le martyre donne-t-il un sens à la vie ?”

  1. Hosting

    La souffrance occupe une place bien particuliere dans la pensee chretienne. Pour citer David Le Breton , « La tradition chretienne surtout a donne une signification eminente a la douleur librement consentie comme martyre ou mode d’existence »

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