L’intelligence est-elle artificielle ?

L’intelligence artificielle est l’objet d’espoirs et de craintes. D’un côté, elle promet de surpasser l’être humain, comme elle l’a fait aux échecs ou va le faire au go, préfigurant des applications sociales révolutionnaires (économie, santé…), de l’autre elle nous menace d’une bêtise sans fond (comme la consternante sortie de route de l’intelligence artificielle de Microsoft TAY vient de le montrer) voire d’une prise de pouvoir aux conséquences catastrophiques (« Les 37 projets d’Elon Musk contre l’intelligence artificielle », Le Monde, 6 juillet 2015). Au centre de ce paradoxe, la définition problématique de l’intelligence elle-même.
Qu’est-ce que l’intelligence ? Intelligere signifie comprendre, c’est-à-dire saisir les choses, les événements et leurs liens pour expliquer la réalité, ou plutôt : le bout de réalité qui nous intéresse. Car il y a deux réalités : la réalité extérieure, celle des choses matérielles, des événements, des lois physico-chimiques, bref, celle du tout, et celle, intérieure, de la conscience et de la vie, qui est singulière et localisée. L’intelligence  se trouve du même coup divisée par son objet même, entre une intelligence de l’extériorité matérielle et une intelligence de l’intériorité affective. De même que chez Pascal, on peut être fort, stupide et gentil aussi bien que faible, intelligent et méchant, car ces trois qualités (force, intelligence, charité) sont indépendantes, “d’un autre ordre”, on peut avoir une intelligence très développée de la réalité matérielle, et être peu perspicace quant aux choses de la vie. Être un grand scientifique et un mauvais père, ou à l’inverse ami dévoué qui n’a pas son bac.
Parler d’intelligence artificielle, c’est bien entendu désigner l’intelligence des choses, puisqu’une machine n’est qu’un ensemble de circuits où la combinaison d’influx électriques, répondant à des règles humaines, vient “répondre” à nos questions quant au réel : quels sont les risques pour tel individu de développer un cancer ? Comment gagne-t-on une partie de go ? Quelle est l’organisation optimale pour rentabiliser une entreprise ? Si, comme le pensait Galilée, « la nature est écrite en langage mathématique », l’intelligence artificielle, pure puissance de calcul, est parfaitement adaptée pour expliquer un réel dont la structure fondamentale est logique. L’ordinateur peut donc reproduire l’extériorité, et en ce sens la “comprendre” en montrant les choses, les événements, les liens, expliquant les états du monde qui nous semblent importants à expliquer — pour les prévoir, les diriger ou les éviter, comme une défaite au jeu, une maladie, une crise économique. Mais précisément : aussi puissant l’ordinateur soit-il, aussi fouillées ses descriptions, invraisemblable son réalisme, l’ordinateur reste incapable de savoir quel état du monde est important. Il l’ignore parce que, du point de vue du tout, tout se vaut : pierres blanches ou noires, pays riche ou pauvre, corps vivant ou mort. Car toute chose devient l’égale des autres quand on la quantifie, c’est-à-dire quand on la réduit à un. 1 (mort)  = 1 (naissance).
C’est qu’il y a une autre réalité, la réalité de la vie, du désir et du besoin, de la justice et de la vulnérabilité ; un monde non pas de causes mécaniques mais de finalités organiques ; un monde orienté, qui a des buts et des peurs, des amours et des principes, une voix et une liberté. On nous rétorquera : « mais on peut très bien modéliser ces peurs et ces buts, ces principes, cette liberté ! ça s’appelle l’économie, les sciences cognitives, les probabilités ! Quantifions ! » C’est là l’éternel combat du réductionnisme qui, au lieu de prolonger la pensée dans ses sinuosités et ses contradictions, veut la réduire à son extériorité matérielle, à la logique de particules emboîtées, ou aux chatoiements énigmatiques des neurones en action, comme les neurosciences aujourd’hui.
Erreur. La machine n’aura jamais de but, ni de liberté. Aussi sophistiquée soit-elle, elle ne sera jamais différente, dans son principe, d’un boulier des temps anciens qui soutenait la puissance de calcul limitée de l’esprit par une figuration matérielle qui décuplait sa portée, exactement comme AlphaGo ou Deep Blue décuplent aujourd’hui notre puissance de jeu. Mais rien dans ces mécanismes comme un désir, une sensibilité, une vision du monde. Impossible, autrement dit, de générer du qualitatif avec du quantitatif, pas plus que de faire souffrir une machine à calculer, ou inversement de découvrir, dans ses circuits imprimés, les lois mathématiques auxquelles pourtant elle répond. C’est pourquoi, quand elle nous aurait battue au go, quand elle nous aurait même détruits, comme CARL dans 2001 l’Odyssée de l’espace, choisissant en toute logique d’anéantir le risque d’une erreur trop humaine, l’“intelligence artificielle” sera toujours un abus de langage. Car « de tous les corps ensemble, on ne saurait faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et d’un autre ordre. »
Illustration : 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick
Guillaume von der WeidL’intelligence est-elle artificielle ?

One Comment on ““L’intelligence est-elle artificielle ?”

  1. ERIC DUMAITRE

    « …l’ordinateur reste incapable de savoir quel état du monde est important […] Car toute chose devient l’égale des autres quand on la quantifie, c’est-à-dire quand on la réduit à un 1 (mort) = 1 (naissance). »

    Merci pour la formulation, que je trouve percutante et éclairante.

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