La religion n’existe pas

En ces temps d’accablement et d’inquiétude, affirmer que la religion n’existe pas est paradoxal, voire inutilement polémique. La religion n’a jamais été aussi présente dans nos sociétés. Moins puissante que jadis, certes, mais plus visible, parce que d’un relief aiguisé par les terroristes qui s’en réclament, mais surtout par les immenses plaines d’athéisme maussade qui l’encerclent et la rejettent en bloc dans l’archaïsme, l’illusion, le fanatisme. Or précisément, cette religion, dépôt d’une longue histoire critique qui remonte aux Lumières, projection hybride et fantasmée d’une société hyper-rationnelle sur des pratiques qui la questionnent, n’existe tout simplement pas.
En effet, qu’entend-on par religion ? sinon la réunion de trois éléments hétérogènes qui ne s’unissent que dans l’esprit de ceux qui la dénoncent ? Le premier élément, sans doute le plus simple car le plus tangible, c’est le dogme, le livre sacré, les préceptes, les mythes et les paraboles, bref, tout le contenu figé qui constitue le corps d’une religion, et par quoi on l’identifie.
Mais cette substance inerte ne serait rien sans la croyance qui s’y rapporte et lui donne sens ; avec elle, la matière prend forme, l’église apparaît : ses textes sont jugés vrais, ses préceptes absolus, ses vicaires légitimes. Si le texte subjugue, c’est qu’il est plus qu’un texte, c’est un sceau, une fidélité et une communion ; la religion est ici au moins autant croyance qu’allégeance : en conjuguant les innombrables adhésions individuelles, le texte humain se cristallise en vérité révélée. C’est pourquoi la religion n’est rien d’autre, aux yeux de Durkheim, que la société elle-même, prise comme un tout indépendant des individus qui la composent, mue d’un mouvement propre, selon un ordre apparemment transcendant. En cette deuxième dimension, la religion fait groupe, conformément à l’une de ses étymologies : re-ligare (re-lier).
Mais il y a un dernier élément qu’on mélange à ces deux premiers, le moins visible mais peut-être le plus important : la spiritualité, c’est-à-dire l’aspiration de l’esprit humain à quelque chose de plus grand que lui. Spiritualité que Romain Rolland décrivait à Freud sous la forme d’un sentiment « océanique », et que celui-ci s’empressa de discréditer dans L’Avenir d’une illusion. Or cette composante spirituelle est à la fois individuelle — elle consiste en un ressenti primordial — et parfaitement universelle, puisque nous sommes tous pareillement misérables face à l’infini. Aussi certains considèrent-ils cette religiosité comme la seule vraie foi, libérée du folklore, des préjugés et des antagonismes de toute communauté particulière.
Ainsi, pris en eux-mêmes, ces trois niveaux sont aussi riches qu’inoffensifs : les textes sacrés sont d’inépuisables sources d’idées et de sagesse, la communauté de croyance est une puissance d’ordre et d’interdépendance, la spiritualité nous élève au-dessus de notre existence vers ce qui la dépasse, l’exprime, l’engendre. Si chacun des niveaux regarde vers les autres, les sonde et empiète parfois sur eux, ils n’en demeurent pas moins parfaitement indépendants, à la manière des ordres pascaliens : la force a beau vouloir être intelligente et l’intelligence charitable, force, intelligence et charité restent infiniment séparées. On explique ainsi que les croyants ne suivent pas plus leurs préceptes que les non croyants, comme vient de le montrer une étude (« Les enfants non religieux sont plus altruistes que ceux élevés dans une famille de croyants », Le Monde, 05-10-2015), on explique de même que toute croyance collective puisse devenir persécutrice, si favorable à l’hospitalité, à la compassion, à l’humilité que fussent les textes dont elle s’inspire ; on explique enfin pourquoi l’on peut vivre notre rapport au Tout indépendammnent des religions (yoga, spiritualité, panthéisme…).
Le problème de la religion est donc moins celui d’une illusion collective que d’un discours superposant ces trois niveaux. Que certains prétendent agir collectivement au nom d’un dogme ou que les individus rattachent leur spiritualité à une communauté de croyance ne change rien : soit on agit individuellement et l’on doit rendre des comptes — y compris sur sa prétention à s’inspirer d’une « religion », puisque les textes sont interprétables et les communautés divisées —, soit on appartient à une communauté de croyance qui laisse ouverte la question de son action politique, soit enfin on se rapporte au tout, mais sans agir puisque toute affirmation particulière est négation du tout. Bref : ce n’est pas la religion qu’il faut rejeter puisqu’elle n’existe pas sous cette forme, mais l’idée (instrumentalisée) qu’on s’en fait.
Guillaume von der WeidLa religion n’existe pas

One Comment on ““La religion n’existe pas”

  1. Christina

    Si chacun comprend, quelle que soit la religion, les sens profonds des messages des « Êtres » venus sur terre pour élever la conscience générale de l’humanité, quels que soient leurs noms, quelle que soit l’époque, alors chacun sait qui il est et pourquoi il est venu sur terre. Nous n’avons pas compris parce que nous cherchons à l’extérieur, ce qui est à l’intérieur de chacun et parce que nous avons perdu la connexion avec notre Vrai Soi.

    Les religions ont été créées par les êtres humains afin de leur donner des moyens de trouver eux-mêmes qui ils sont et quel est le sens de la vie sur la terre. Ce n’est pas le but. Toutes les religions prônent la paix, l’Amour, la joie, l’harmonie, le partage. Tous les êtres humains recherchent le bonheur.

    Qu’avons-nous compris des enseignements de Jésus, Bouddha, Mahomet, de tant d’autres, quel que soit le nom, qui se sont incarnés sur cette belle planète terre ? Les avons-nous mis en pratique ?

    Dans chaque religion, sommes-nous vraiment en contact avec l’Énergie de ces grands Êtres ? Est-il indispensable de faire partie d’une religion pour être connectés avec leur Amour, avec leur Énergie, avec le Vrai Soi ? Posons-nous la question, la réponse est en chacun.

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