Faut-il noter les gens ?

Tout le monde note tout le monde. L’école note ses élèves, l’entreprise ses employés, la société ses citoyens, la bourse les économies nationales, les internautes ce qui se vend. C’est que notre rapport au monde est instrumental : nous l’utilisons pour satisfaire nos besoins et l’évaluons constamment dans ses réponses à nos appétits. Aussi le monde de la vie est-il divisé en trois parties, l’une menaçante, l’autre profitable et la troisième, à la fois la plus grande et la moins valable, qui ne sert à rien. Chaque être vivant, autrement dit, donne une note plus ou moins négative aux choses qui lui sont nuisibles, plus ou moins positive à ce qui lui est avantageux, et un zéro à tout le reste. L’arbre note mal le froid qui lui fait perdre ses feuilles, le chat l’eau où il pourrait se noyer, le client un hôtel qui manque de confort. Inversement, on donnera une note quasi infinie à l’être qu’on désire sexuellement, puisque la reproduction est notre but primordial. Tout le reste est égal.
Alors, pourquoi ne noterait-on pas les élèves ? Au nom de quoi les dispenser de ce qui permet à la fois de les évaluer — pour l’institution qui les classe —, et de les stimuler — vis-à-vis d’eux-mêmes qui s’appliquent ?
Les opposants aux notes soutiennent deux arguments principaux, l’un de principe, l’autre d’efficacité. Le principe est celui d’un humanisme qui établit une différence de nature entre un être humain libre et capable de progrès indéfinis, et un animal guidé par un instinct à peu près immuable, le dressage ne faisant que confirmer la règle d’une animalité toujours définie de l’extérieur, par le conditionnement humain ou la biologie. Or une note semble enserrer l’infinité de la liberté et du progrès individuels dans l’échelle chiffrée d’une évaluation sociale figée. Les disciplines scolaires seraient autant de cadres étouffant le génie de chacun sous le poids d’attentes figées préfigurant les classements utilitaires du monde socio-professionnel. Bref, la notation serait la négation, par le chiffre, d’une humanité essentiellement qualitative.
Le deuxième argument, plus décisif en un sens, car interne à l’objectif même de l’école, affirme que les notes sont plutôt un obstacle qu’un secours à l’apprentissage. On observe souvent, en effet, que les enfants en difficulté se détournent d’une école qui, par des notes inférieures à la moyenne, leur renvoie une image dégradée d’eux-mêmes — qu’ils prennent moins pour une évaluation relative de leurs travaux que pour un jugement absolu de leur personne. La dynamique des bons élèves, quant à elle, ne serait en rien favorisée par des louanges qui ajoutent peu à la gratification inhérente à tout travail bien fait, et à l’impression de coïncider avec ce qu’on doit être. La notation n’est donc ni vraie, puisqu’elle contredit ce que nous sommes essentiellement, ni bonne, en aboutissant au contraire de ce qu’elle cherche, à savoir la maximisation de l’apprentissage du plus grand nombre.
Alors, pourquoi noter ? Cette question renvoie en réalité à une certaine conception de l’école, comme voie d’accès à la société d’une part, préparant à sa discipline, sa hiérarchie ses rétributions, ou comme creuset d’humanité d’autre part, fondé sur la vérité et l’expression de soi, qu’il faut au contraire protéger des catégories sociales arbitraires. Conception de l’école qui renvoie à son tour, bien entendu, à une conception de la société et de ses rapports avec l’individu, défini comme partie d’un tout qui doit soit y trouver sa place, soit se corriger (définition conservatrice), ou comme singularité libre, soit d’y adhérer, soit de la transformer (définition progressiste). La note appartient donc, en définitive, à la vision d’une société qui doit s’imposer à l’individu, et sa relégation à celle d’un individu qui doit s’en libérer. Deux positions caricaturales qui ne reflètent chacune qu’un aspect de l’interdépendance entre individu et société.
De fait, les opposants aux notes ne peuvent nier qu’individu et société doivent se rencontrer et pour cela parler la même langue, que la double stratification sociale — stratification horizontale des spécialités et verticale des statuts —, doit s’enchâsser avec la libre définition de soi des individus. Que, par souci de justesse (faire correspondre les spécialités aux préférences) et de justice (faire correspondre les statuts aux compétences) les classifications sociales et l’effloraison individuelle entrent en dialogue. De toute façon, l’école finit toujours par un concours, c’est-à-dire par un classement où s’arrêtent les destins, et négliger ce rapprochement serait irresponsable. Alors quoi ?
En tant que professeur de lycée, j’ai opté — contre l’institution — pour une notation exclusivement positive, supérieure à 10, considérant que le simple fait d’être en classe et de travailler est déjà un effort considérable qui mérite reconnaissance. Et à l’argument de démotivation que constituerait l’absence de note « négative », il me semble qu’une copie blanche coûte au contraire davantage qu’un travail conforme aux normes scolaires, qui procure à son auteur l’exquise impression d’être à sa place, et au « cancre » celle d’en être indigne. Ainsi les « mauvais » ont 10, et les « bons » entre 11 et 20. Il y a bien notation, classement, mais non pas jugement négatif, c’est-à-dire rejet, ce qui me semble préserver les deux forces de l’école, l’une, centrifuge, qui ouvre l’individu à l’infinité de ce qu’il peut être, l’autre, centripète, qui le prépare à occuper une place déterminée. Charge à cette place de s’ouvrir à la liberté individuelle, pour échapper aux puissantes cloisons d’un utilitarisme sans âme.
Guillaume von der WeidFaut-il noter les gens ?

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